« Running Man » prédisait notre société du spectacle

En 1982, Stephen King publie, sous le pseudonyme de Richard Bachman, Running Man, une dystopie imaginant l’Amérique de 2025. À l’époque, le roman relevait de l’anticipation sociale. Aujourd’hui, il sonne comme un diagnostic. Derrière son intrigue haletante, King dissèque déjà notre fascination pour la violence médiatisée et la transformation de la misère en divertissement.

Le spectacle sanglant : seul moyen de survie

Ben Richards est pauvre. Sa femme aussi. Leur fille est gravement malade. Dans cette société ravagée par les inégalités et la pollution, les soins sont inaccessibles. Pour espérer la sauver, Richards accepte de participer à « La Grande Traque », un jeu télévisé où il doit survivre trente jours tandis que des chasseurs professionnels et l’ensemble du pays sont invités à le traquer. S’il survit, il devient riche. S’il meurt, le spectacle continue. La détresse d’un père devient un programme à forte audience.

La violence de la banalité

King ne décrit pas un simple divertissement cruel. Il met en scène une industrie. Des producteurs organisent la traque, des techniciens la diffusent, des chasseurs l’exécutent. La violence n’est pas chaotique : elle est rationnelle, scénarisée, rentable. La mort devient une variable d’audience. Plus troublant encore, la population n’est pas terrorisée. Elle participe. Dénoncer Richards n’est pas une faute morale, mais une opportunité de gain. La banalité de ce consentement glace davantage que la traque elle-même.

Le roman ne repose pas sur des technologies futuristes, mais sur une logique économique poussée à l’extrême. La pauvreté alimente le spectacle, et le spectacle normalise la pauvreté. Ce cercle vicieux rappelle nos sociétés saturées d’images, où l’indignation, l’humiliation ou la destruction symbolique peuvent générer visibilité et profit. Il faut choquer pour exister.

Le consentement : sujet le plus effrayant

Ce qui dérange profondément dans Running Man, ce n’est pas seulement la violence organisée, mais l’adhésion collective qu’elle suscite. King ne prophétise pas une dictature spectaculaire ; il montre une société qui accepte l’inacceptable dès lors qu’il est présenté comme divertissement. Plus qu’une dystopie, le roman apparaît aujourd’hui comme un miroir inquiet tendu à notre époque.

Texte et photo : Clément TERRASSE

Running Man, 1982, Stephen King (sous le pseudonyme de Richard Bachman), publié aux éditions « Albin Michel », 260 pages.

En 1987, le 7e Art livre une adaptation très libre du roman avec Arnold Schwarzenegger, qui transforme le récit en film d’action spectaculaire. En 2025, la nouvelle version réalisée par Edgar Wright permet de revenir davantage à l’essence du roman.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *