Les Métiers du cinéma – 12# Programmateur

À la rencontre de celles et ceux qui font vivre le cinéma. Malo Guislain, programmateur et directeur des Cinéastes a accepté d’échanger sur sa profession de programmateur.

En quoi consiste ton métier ?
Mon métier consiste à choisir et programmer des films dans un cinéma, mettre en place des événements, créer une logique de programmation tout au long de l’année, une ligne éditoriale.

Quel a été ton parcours ?
Il est plutôt lié aux sciences humaines : la fac de Droit, la fac d’Histoire jusqu’en master, puis une licence professionnelle conception de projet culturel qui m’a amené il y a 10 ans au cinéma La Clef, à Paris. Cela a été l’évidence et le coup de cœur de trouver une petite place dans le monde professionnel. Dans la foulée du cinéma La Clef, j’ai voulu retourner dans ma ville natale, Le Mans, puisque j’avais peur de ne jamais revenir. J’avais à coeur de débuter l’aventure ici, j’ai postulé à un service civique aux Cinéastes. Et de fil en aiguille, je suis passé par toutes les cases, projectionniste, animateur, puis finalement, programmateur à l’été 2017. Cela fait 9 ans aujourd’hui que je m’occupe avec plaisir de la programmation.

Est-ce qu’il y a une journée type de programmateur ?
J’ai une journée qui est redondante et plutôt plaisante, c’est le lundi matin. C’est le moment où tous les exploitants valident leur programmation du mercredi et où les distributeurs appellent. Nous ajustons alors notre grille en fonction des entrées du week-end pour décider de continuer ou non certains films.
Le reste du temps est consacré à la préparation de la programmation à venir. Parfois, quand je suis inspiré, je vais me mettre à travailler sur la grille de la semaine suivante, réfléchir à des rétrospectives, contacter des distributeurs ou trouver les droits des films.

« Il est essentiel que ma créativité soit active »

Ce métier demande aussi beaucoup de temps pour voir des films, souvent le soir ou sur le temps libre. Quand le cinéma tourne, je suis obligé d’aller plutôt chez moi. Je peux donc me faire des sessions où je vais travailler à fond le matin, et puis, l’après-midi, je vais aller voir des films. Un programmateur est obligé d’avoir une vie qui est basée là-dessus et donc le soir, je me fais des sessions où je vois des films. 

Est-ce que ce sont toujours les distributeurs qui viennent proposer des films ou est-ce-que tu peux aussi leur demander ?
Les deux situations sont possibles. Je dirais toutefois que je suis plus sollicité que je ne sollicite. Pour 12 films qui sortent, j’en sors trois-quatre, seulement un quart. Forcément, cela fait des déçus. Les gros distributeurs sollicitent surtout pour les films purement art et essai et je sollicite lorsque je sais que la réponse sera positive. Je ne sors pas de la ligne éditoriale.

« La mission d’un cinéma art et essai, c’est de montrer la diversité du cinéma et d’aller le plus possible vers la recherche »

Aujourd’hui, il y a de plus en plus de films et le marché est devenu ingérable. Je ne vais donc pas aller sur de grosses productions. Je n’ai pas sorti Dune en national parce qu’il sortait partout au Mans et qu’il aurait pris la place de nombreux petits films fragiles. La mission d’un cinéma art et essai, c’est de montrer la diversité du cinéma et d’aller le plus possible vers la recherche. Dune, n’importe qui au Mans peut aller le voir. Parfois, il faut faire des choix et aller vers un gros film, mais il faut que ce soit vraiment pertinent. Mon boulot, c’est aussi de dire à un distributeur : soit on a l’exclu, soit vous ne sortez pas chez nous. Nous devons faire des entrées, mais il est plus intelligent de stimuler des entrées à long terme. Les Cinéastes font de très bonnes entrées sur certains films parce que nous avons habitué le public à aller voir des choses un peu à l’aveugle.

« J’ai l’impression d’être encore stagiaire dans l’âme, de toujours découvrir, comme au premier jour »

Quelles qualités recommandes-tu pour être programmateur ?
Il faut une bonne connaissance du cinéma, être très curieux, aimer tout voir et aimer le relationnel. Il faut aussi mettre son égo et ses goûts de côté. Cela m’arrive de sortir des films que je n’ai pas aimés, parce que je ne les sors pas pour moi. Il faut voir beaucoup de films et avoir du temps pour ça. C’est un métier magnifique, mais il prend beaucoup de temps sur la vie personnelle et la frontière entre les deux est parfois mince. Il faut donc être capable de gérer cela.

Qu’est-ce que tu aimes dans ton métier ?
Déjà, voir des films. Je dis souvent que j’aime autant les films que les gens. Ce qui me plaît, c’est de parler avec des gens de cinéma, mais pas uniquement. Nous sommes tout le temps connectés avec les personnes qui viennent aux Cinéastes, mais aussi, avec les distributeurs.
C’est un métier où nous sommes tout le temps en mouvement. Quand on travaille dans un cinéma, il ne faut pas être fait pour faire du 8h-17h. C’est un rythme très morcelé et j’aime bien ça. Les temps morts nourrissent la créativité. Quand on programme, il faut régénérer son attrait pour le cinéma. Les périodes où je vois moins de films, où je coupe un peu, me rendent ensuite beaucoup plus pertinent dans la manière de les regarder. Cela va faire 10 ans que j’exerce cette profession et j’ai l’impression d’être toujours stagiaire dans l’âme, de toujours découvrir, comme au premier jour, et c’est trop bien.

Propos recueillis par Adèle CHAUVAUD.

Photos : Adèle Chauvaud.